Accueil Non classé C’est pas du nougat !

C’est pas du nougat !

0
0
258

Commentaire du livre En Amazonie de Jean-Baptiste Malet, Pluriel

En novembre 2012, alors que les fêtes de fin d’année approchent à grands pas, le journaliste Jean-Baptiste Malet rejoint des travailleurs de la multinationale Amazon sur les 36 000 m2 de l’entrepôt logistique de Montélimar. Il est intérimaire dans l’équipe de nuit. Il est « pickeur » c-à-d chargé de parcourir les interminables hangars et de composer des paniers commandés en 1 clic par des internautes, avant que les articles prélevés soient emballés à la chaîne. Le journaliste enquête sur les conditions de travail chez Amazon. Puisque l’entreprise de Jeff Bezos verrouille la communication au point d’interdire à ses employés de raconter leur quotidien dans l’entrepôt, il ne peut écrire aucun article à partir de témoignages. Comme un espion, il infiltre le site de Montélimar gardé comme une « citadelle », vit la vie de milliers d’intérimaires et retranscrit sa propre expérience de l’intérieur, augmentée de paroles échangées çà et là, avant le service ou pendant les courtes pauses.

L’auteur insiste sur le décalage entre l’image que veut se donner Amazon, incarnée par le sourire « de A jusqu’au Z » de son logo, et la réalité des salariés éloignée des apparences.

amazon

A ce propos, l’opposition entre les champs lexicaux de la transparence et de l’opacité est marquée. Aux pages 20 et 21 par exemple, « réalité », « ouvert », « lumière », « vrai visage »…contrastent avec « quelque chose à cacher », « hauts murs », « secrets », fermés »…

Autre paradoxe que nourrit Amazon : la prétendue horizontalité, concrétisée par le tutoiement obligatoire et les rares moments artificiels de convivialité, ne parvient pas à masquer

  • la verticalité de la hiérarchie, la structure en pyramide avec, à la base, l’intérimaire, puis l’ « associate », le « leader » et enfin le « manager »,
  • la compétition savamment entretenue entre salariés (désignation de « l’employé du mois », « the best »),
  • les objectifs de productivité toujours revus à la hausse
  • et le fonctionnement militaire basé sur la discipline et la surveillance.

La direction encourage même la délation et opte pour le cloisonnement des travailleurs (qui empêche toute forme de solidarité et favorise l’anonymat). La recette : diviser pour mieux régner !

Le rythme de travail est infernal. Chaque soir de 9h30 à 4h50, et ce 6 fois par semaine, le « pickeur » parcourt l’équivalent d’un semi-marathon avec ses « sabots » de sécurité, muni de son mouchard (le scan). Un passage retient mon attention. C’est le « packeur » Ibrahim, fourbu, qui raconte à la pause (p. 82) : « t’es tout le temps debout, tu te tues le dos avec tous ces mouvements, tu fais des paquets, des paquets, des paquets…hier, quand je me suis couché avant de m’endormir, j’avais l’impression que mes mains faisaient encore des paquets… » Ce témoignage me fait penser à la critique du travail à la chaîne dans Les Temps Modernes de Chaplin (que je n’ai pas vu, juste entrevu en Suisse dans la propriété de l’artiste que j’ai visitée pendant les vacances).

Le titre du livre, En Amazonie, et la couverture font écho à l’hypocrisie chez le géant de la vente en ligne.

enamazonie

Superposés, ils illustrent à la fois la duplicité de Amazon et la duperie du consommateur.  On trouve à la page 64 une métaphore botanique qui donne du sens au titre : l’entrepôt est une « abyssale forêt métallique ». Mais à l’inverse du poumon vert de la Planète, la superficie des unités logistiques de Amazon ne cesse de croître (p.15) à l’instar des parts de marché de la multinationale et de la fortune de son multimilliardaire de patron.

Une autre métaphore, cette fois-ci géologique, effraie à la page 67 : « Nuages terrestres et émanations des pots d’échappement sont mêlés. Ils donnent au site l’allure menaçante d’un cratère fumant, baigné de désagréables effluves. Le volcan mécanique n’en est qu’à son réveil. Bientôt, ce sera en geyser qu’il vomira son magma de cartons. Son éruption répandra partout sa lave de marchandises. » On peut filer la métaphore : puisque le credo de Amazon est de « vendre de tout », sans ligne éditoriale et sans clients ciblés, c’est peut-être, dans les rayonnages, le « frottement » de livres diamétralement opposés sur le plan des idées, qui provoque l’explosive activité.

J’ai fait un test : je suis allé sur le site Amazon.fr et j’ai tapé « en amazonie » dans la barre de recherche. Même pas peur : Amazon laisse passer entre les mains de ses salariés le livre très critique de Malet. En même temps, comme le souligne le journaliste, le rythme imposé et la fatigue (qui va avec) empêchent  toute réflexion.

Malet donne aussi du sens aux deux derniers morceaux du slogan de Amazon : « work hard, have fun, make history ». Ainsi, il montre que le fonctionnement totalitaire de l’entreprise va jusqu’au contrôle des loisirs et de la vie civile. Le salarié embrigadé est prêt à tout accepter des dirigeants pour ne pas rompre avec la communauté. Par ailleurs, il explique que l’histoire de l’enseigne (construite par tous selon le slogan) est en réalité écrite par les « vainqueurs » puisque le silence des ouvriers est imposé. L’annexe 7 du règlement, en contradiction avec le code du travail, interdit toute parole sur les conditions de travail. Mon père qui a lu le livre a une punch line : « c’est un bâillon réglementaire pour taire la baïonnette révolutionnaire ».

Charger d'autres articles liés
Charger d'autres écrits par clemant
Charger d'autres écrits dans Non classé

Laisser un commentaire

Consulter aussi

Omicron

Après le tsunami One Piece, à l’honneur pour la sortie de son tome 100, et la vague …