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Les Lettres Persanes

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Sujet de dissertation : Dans quelle mesure les lettres persanes offrent-elles pour le lecteur une argumentation efficace pour comprendre la critique de Montesquieu ?

Le plan a été fourni par ma prof.

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          En 1721, Les Lettres Persanes de Montesquieu sont publiées anonymement à Amsterdam. L’auteur a conscience de la charge politique de son ouvrage. La critique qu’il fait du pouvoir, des Eglises et des mœurs de sa propre société y est en effet acerbe. Mais si ce premier tour de passe-passe avec la censure préventive permet l’existence du livre subversif, il est nécessaire qu’il évite une condamnation trop rapide pour que les idées de Montesquieu se diffusent et atteignent le lecteur. Afin de répondre à cette exigence, l’homme de lettre avance masqué derrière la correspondance fictive entre des Persans séjournant à Paris et leurs amis restés en Perse mais il doit relever un double défi : échapper à l’index et, en même temps, conserver une forme de transparence pour que la critique soit efficace et bien reçue. Ainsi, le « regard persan » doit aussi être « perçant » et aiguiser celui du lecteur. Dès lors, nous nous demandons quels indices laissés par Montesquieu le lecteur doit reconnaître pour comprendre le message. Tout d’abord nous observerons le regard éloigné en action et le jeu des regards croisés. Ensuite, nous étudierons en quoi le caractère déstructuré du livre (que Montesquieu qualifie lui-même d’ « espèce de roman ») est désarmant et peut être un obstacle à la compréhension de la critique. Enfin, à condition de saisir la structure originale des Lettres Persanes, nous verrons les atouts indépassables de la (fausse) distance à laquelle se place Montesquieu de son livre, aussi bien à travers la multiplication de porte-voix que sous l’angle du regard éloigné.

 

          Premièrement, le roman Les Lettres Persanes se construit autour du procédé du regard éloigné. En effet, l’auteur met en scène trois Persans qui découvrent de nouvelles cultures. Ces étrangers livrent alors leurs premières impressions sur les sociétés occidentales. Le principe du regard éloigné permet ainsi une vision nouvelle, décentrée et débarrassée de préjugés. Il favorise la prise de conscience de dysfonctionnements, d’absurdités ou de ridicules que l’habitude rend invisibles. Dans la lettre37 par exemple, l’œil naïf et l’étonnement d’Usbek sont des armes qui permettent une critique de Louis XIV et de sa gestion de la France. Selon le Persan, le « vieux » Roi de France, superficiel et narcissique, exerce un pouvoir arbitraire. Au lieu de se laisser guider par la raison, il fait des choix en fonction de ses goûts ou de ses craintes. Cela conduit à des incohérences comme le fait de récompenser avec autant de générosité un courtisan et un chef militaire. L’intérêt du pays semble donc être secondaire, la priorité est donnée à son bien-être et à son confort. En écrivant : «  il y a plus de statues dans les jardins de son palais que de citoyens dans une grande ville », Usbek suggère peut-être que le Roi accorde plus d’importance au marbre inanimé qu’à ses citoyens. A travers ce portrait peu flatteur de Louis XIV, nous comprenons tout l’intérêt du regard extérieur : il se veut plus objectif et, libéré du formatage, il amène le lecteur à mieux observer ce qui l’entoure.
De plus, le roman épistolaire donne à voir des échanges entre Usbek et Rica qui séjournent en France et leurs proches restés à Ispahan. Ces « allers-retours » créent un croisement de regards et, dans certains cas, un jeu de miroir entre les situations française et persane. En effet, l’organisation totalitaire du sérail peut être l’image de la monarchie absolue sous le Roi-Soleil. L’obéissance que doivent les femmes du harem et les eunuques à Usbek est comparable à la soumission de la cour et du peuple au monarque. Le départ d’Usbek vers l’Occident et donc la disparition de l’autorité « naturelle » entraîne la décadence progressive du sérail car les eunuques à qui est confié le maintien de l’ordre ne parviennent pas à accomplir cette mission. Par exemple, Zachi a une relation sexuelle avec une de ses esclaves et Roxane, la favorite d’Usbek, est « surprise dans les bras d’un jeune homme ». Montesquieu suggère alors un parallèle avec la période trouble de la Régence : après la mort de Louis XIV, le pouvoir monarchique est affaibli. Par ailleurs, en relatant le cri de liberté de Roxane avant son suicide (« J’ai pu vivre dans la servitude ; mais j’ai toujours été libre : j’ai réformé tes lois sur celles de la nature ; et mon esprit s’est toujours tenu dans l’indépendance », lettre 161), Montesquieu ne prône-t-il pas le droit à la liberté, le droit de tenir tête à l’autorité et n’invite-t-il pas son lecteur à prendre exemple sur Roxane ? En analysant le procédé du miroir, nous comprenons que la situation d’un côté répond à la situation de l’autre, que les deux mondes se correspondent. Montesquieu espère que la réflexion du miroir soit synonyme de réflexion chez le lecteur.

 

          Si Les lettres Persanes peuvent être interprétées comme une histoire de regards, le caractère déstructuré de l’ensemble peut être un écran masquant le message critique de l’auteur. En effet, la structure particulière du roman peut déboussoler le lecteur. L’œuvre se compose de deux fils enchevêtrés accompagnés d’apologues enchâssés qui poussent à la réflexion sur la société. La première intrigue relate le voyage des trois Persans Usbek, Rica et Rhédi en Occident. Le lecteur peut être amusé par la naïveté de Rica et séduit par sa « jeunesse et gaieté naturelle ».  La seconde se focalise sur le roman du sérail et s’appuie sur la correspondance d’Usbek avec ses femmes et les eunuque s. Dès la lettre 3, le lecteur, charmé par la sensualité de Zachi, peut être tenté de réserver son attention à la légèreté et à l’érotisme. Quant aux apologues, ce sont de courtes histoires moralisatrices dans lesquelles Montesquieu distille sa critique. Par exemple, la lettre 141 montre la cruauté de l’homme et sa toute-puissance au sein du sérail, et la volonté de contrôler la femme qui n’est que sa propriété. Dans Les Lettres Persanes, la narration peut sembler décousue et, face à cet éclatement, le lecteur peut perdre de vue la cohérence de l’œuvre. En analysant cette structure originale, nous pouvons affirmer que la critique de Montesquieu est embrumée par la diversité des thèmes abordés.
De plus, pour profiter pleinement de l’œuvre, le lecteur doit repérer le système de chaîne secrète introduit par Montesquieu. En effet, malgré le désordre apparent, il existe une forme de continuité narrative basée sur des retours dans le texte. Ainsi, même si le récit n’est pas cousu de fil blanc, le lecteur attentif et actif peut relier certaines lettres et mieux comprendre les enjeux de la critique de l’auteur. Par exemple, dans la lettre 24, le Persan Rica fait du Roi de France et du pape des prestidigitateurs : l’un transforme un écu en deux, l’autre trois entités en une. Il est essentiel de relier cette violente attaque avec la lettre 29, dans laquelle le même Rica règle son compte à la « vieille idole qu’on encense par habitude », et la lettre 37 qui vise Louis XIV à travers ses contradictions. Nous comprenons que le lecteur doit décoder cette chaîne secrète et établir des ponts entre les lettres afin de reconstituer les messages disséminés dans l’œuvre et leur donner une unité.

 

          Si le lecteur saisit les clés de lecture, il est alors réceptif à la critique de Montesquieu qui lui parvient par de multiples canaux et sous la forme d’un regard éloigné. L’écrivain exploite la polyphonie caractéristique du roman épistolaire non seulement pour éparpiller ses convictions dans une multitudes de personnages et se dédouaner, mais aussi afin que le message, transmis par différentes sources, par accumulation, soit plus efficace. Effectivement, en distribuant ses idées sur Uskek, Rica, Rhedi…, Montesquieu rend le contenu de chaque charge plus digeste et, en choisissant selon les circonstances le meilleur porte-voix, évite la lourdeur née d’une mono-source. Chaque personnage a son propre caractère et ses propres idées mais ils se rejoignent sur des questions fondamentales de politique et de religion, ce qui renforce l’impact de ces idées communes. Par exemple, à la lettre 29, Rica s’attaque non seulement au pape et aux évêques mais aussi à la communauté des croyants et, de la même façon, à la lettre 125, Usbek réalise un apologue critiquant le système de récompense après la mort. Selon lui, certains fidèles ne croient pas par conviction mais par intérêt. Ainsi, la transmission d’idées par couches successives et par différentes voies/voix décuple les chances d’atteindre le lecteur.
Si le « moi » de Montesquieu est dilué dans plusieurs épistoliers, assez diffus pour ne pouvoir être reconstitué et inquiété, la charge de ses idées et de ses critiques peut se renforcer derrière le paravent qu’est le regard éloigné. En effet Montesquieu, qui prétend dans sa préface ne faire que retranscrire les lettres de Persans qu’il a fréquentés, se cache derrière ces étrangers découvrant une société neuve pour partager ses idées. Il ne peut être associé à la critique de l’œuvre et l’usage du regard éloigné est un alibi commode. Ses attaques peuvent ainsi être portées au-delà de l’acceptable par la censure et par l’auto-censure. Libéré du « politiquement correct », l’auteur ne retient pas ses coups. Par exemple, à la lettre 57 dans laquelle il dénonce chez les religieux le non-respect des vœux d’obéissance, de pauvreté et de chasteté, Montesquieu montre le péché d’orgueil des casuistes, qui gèrent les cas de conscience et qui, d’une certaine manière, s’arrangent avec le ciel. Usbek rapporte les mots d’un casuiste : « comme il y a un nombre infini d’actions équivoques, un casuiste peut leur donner un degré de bonté qu’elles n’ont point, en les déclarant bonnes. » Le lecteur attentif peut se demander si le jeune abbé de la lettre 28 pourrait gagner le paradis avec la bénédiction des casuistes. Promettant le mariage à une fille d’opéra, il la séduit, « lui ravit son innocence » avant de partir comme un goujat et de la laisser enceinte. S’agit-il d’un péché irrécupérable pour les casuistes ? Nous comprenons donc toute la puissance du regard éloigné qui protège l’auteur d’institutions peu conciliantes avec leurs opposants et qui lui permet une liberté dans l’expression indépassable.

 

          Nous avons vu que dans les Lettres Persanes le regard décentré est un outil adapté à la diffusion de critiques à l’égard des autorités politique et religieuse. Si Montesquieu en fait usage, c’est d’abord pour déjouer la censure pointilleuse. Peut-être même que, par ce regard naïf et le rire qu’il déclenche, Montesquieu se joue de la censure. Mais cette stratégie de la distance n’est réellement efficace que si elle suscite une réflexion et une prise de conscience chez le lecteur. Le défi est immense car l’orientalisme mis en avant pour « plaire et instruire » pourrait séduire ou divertir, c’est-à-dire au sens étymologique « détourner du droit chemin ». Mais Montesquieu, qui parie sur l’intelligence d’un lecteur « capable de saisir la pensée véritable sous le déguisement du discours », utilise le regard éloigné comme un paravent qui permet d’aller encore plus loin dans la critique. Il semblerait que Montesquieu ait fait mouche. Preuve en est cette remarque écrite trente ans après la parution des Lettres Persanes : « il y a quelques traits que bien des gens ont trouvés bien hardis ».

 

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