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Juste la fin du monde

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Sujet : En quoi le langage particulier des personnages de Lagarce devient-il le sujet principal de la pièce et révèle-t-il les non-dits et la solitude des personnages ?

Plan fourni par le professeur

lagarce

Le tragique classique met en scène des héros tiraillés par un dilemme. Trois siècles plus tard, la pièce Juste la fin du monde de Jean-Luc Lagarce, parue en 1990, donne à voir des gens ordinaires. Cette fois, c’est l’incommunicabilité, c’est-à-dire l’incapacité à dire et à faire entendre ses idées, qui constitue le tragique. Il s’agit du thème central de l’œuvre puisque le personnage principal Louis, qui revient chez les siens dans le but de leur annoncer qu’il est malade et condamné à mourir, repart sans avoir fait ce qu’il avait programmé. Son intention de dire la maladie se heurte au « mal à dire ». Le théâtre de Jean-Luc Lagarce, axé sur le langage, porte non pas sur les actions des personnages mais sur leurs discours. Dès lors, nous pouvons nous demander en quoi la parole abondante dans Juste la fin du monde est le sujet principal, révélant des non-dits et la solitude des protagonistes. Nous étudierons dans un premier temps en quoi le langage oral (dont use Lagarce) est innovant et déroutant. Enfin, nous analyserons comment il traduit la difficulté à communiquer.

 

 

Si les répliques des personnages de Corneille ou Racine sont tirées au cordeau, les personnages de Lagarce réfléchissent à leurs propos en même temps qu’ils les formulent. Ils cherchent donc leurs mots, tâtonnent, ne trouvent pas toujours du premier coup les bons. Comme ils rectifient sans arrêt leur parole pour coller au mieux à ce qu’ils désirent exprimer, ils reviennent sur ce qui a été affirmé, soit pour le nuancer, l’affaiblir ou le réexposer avec plus d’énergie. Cette figure de style s’appelle l’épanorthose. A haute dose, cela peut décontenancer, voire rebuter le lecteur ou le spectateur. Par exemple, dans la première partie, scène 4, « la mère » de Louis se souvient de la voiture familiale, « noire, parce que noire, il disait cela, ses idées, noire cela serait plus « chic », son mot… ». Parfois, l’auto-correction ne permet pas d’atteindre le mot juste comme le montre Antoine (partie 2 scène 2) qui se perd dans les dédales de la reformulation et bafouille. « Catherine aide-moi » finit-il par crier. Cette recherche frénétique du mot parfait conduit à des phrases qui se répètent et se croisent ; elle peut dérouter celui qui découvre une œuvre dans laquelle « juste dire » ne rime pas avec « dire juste ».

De plus, cette quête constante du mot juste fait la part belle à des termes qui se déclinent et, de ces multiples variations, de ces nuances issues de l’épanorthose, découlent de poétiques figures de style. Ainsi, nous observons sans surprise des gradations (éventuellement doublées d’une anaphore). Par exemple, dans la 2ème partie, scène 3, Antoine adresse à Louis un reproche à travers la gradation « lorsque tu es parti, lorsque tu nous as quittés, lorsque tu nous abandonnas. » Alors que le premier verbe « partir » est neutre, nous mesurons progressivement la douleur que ce départ a engendrée. Les sentiments se révèlent donc comme le montre, par ailleurs, la remarque de Suzanne à propos des courriers de son frère aîné : « des petits mots une ou deux phrases rien. » Les lettres composées de formules convenues et de messages sans importance ne sont pas satisfaisantes au point d’être réduites à « rien ». Ainsi, ascendante ou descendante, la gradation apporte de la poésie et exacerbe les sentiments.

Enfin, comme l’annonce le titre oxymorique (l’association incongrue de l’adverbe « juste » et de la formule apocalyptique « la fin du monde »), nous relevons tout au long de la pièce une forme d’absurdité dans le langage. Alors que les personnages n’ont pas la parole facile, ils l’ont abondante et cela conduit naturellement à des paradoxes, comme l’illustre le propos de la mère à Louis au sujet des frères : « ils sont brutaux, l’ont toujours été et ne cessent de le devenir. » Le paradoxe est parfois mis en lumière par la figure de style prétérition. Il s’agit d’un procédé qui consiste à parler de quelque chose après avoir annoncé que l’on ne va pas en parler. Par exemple, dans la première partie, scène 3, Suzanne déclare à son frère : « Je voudrais partir mais ce n’est guère possible, je ne sais comment l’expliquer, comment le dire, alors je ne le dis pas. » Ainsi, suggérée par un titre paradoxal, une forme d’absurdité irrigue le texte et peut dérouter le lecteur/spectateur.

 

Placé au centre de l’œuvre, le langage, redondant, poétique, ou absurde, ne sert pas à communiquer. Commun aux cinq protagonistes du huis-clos, il est le personnage principal de la pièce puisqu’il révèle les non-dits et la solitude de chaque membre de la famille. Tout d’abord, même s’il tourne en rond de façon mécanique et s’autoalimente en boucle, le langage parle de lui-même. Le « ronron » fait sens et, si rien de clair n’est dit, tout est pourtant dit. Nous comprenons rapidement que l’agressif Antoine est un homme en colère mais nous n’avons confirmation de ses sentiments que dans la scène 8 de l’intermède. Au milieu d’un soliloque décousu, la mère révèle qu’Antoine souhaite être plus libre, «ne plus rien devoir. A qui ? A quoi ? » Lecteurs attentifs et plus psychologues que la mère, nous comprenons qu’Antoine reproche à Louis de ne pas avoir tenu sa place de chef de famille. Après son départ, Antoine a dû endosser le rôle de frère aîné et porter la famille sur ses épaules. Ainsi, le langage, dont les personnages usent de façon confuse, révèlent des non-dits et donnent du sens à l’intrigue.

En outre, les membres de la famille se noient dans un déluge de paroles qui s’oppose au silence de Louis. Au cours de répliques d’une extrême longueur, alourdies par l’épanorthose, les personnages se détournent du propos, tournent autour du pot sans jamais dire les choses. Et face à ce raz-de-marée de paroles, Louis est l’ouïe qui se contente d’écouter et qui n’intervient jamais malgré les apostrophes. Aucune relance, aucune objection. Pour Louis, « dire, seulement dire » signifie « dire seul » comme le montrent le prologue et l’épilogue. Dans la scène 3 de la deuxième partie, le contraste entre les deux frères est flagrant. Le cadet s’ouvre sur ses sentiments durant toute une tirade et Louis ne réagit pas, ce qui pousse Antoine à l’apostropher : « Louis ? » Un simple « oui ? » vient écourter la discussion. Ainsi, la langue des personnages fait écho à la « fin du monde » du titre sous la forme d’un déluge verbal alors que, pour le solitaire Louis, « fin du monde » signifie « fin des autres ».

Enfin, si la solitude de Louis est volontaire et se manifeste par un silence récurrent, les dialogues apparaissent comme la juxtaposition de soliloques et révèlent, y compris chez les personnages bavards, un sentiment généralisé d’être seul. D’abord, parler cette parole hésitante en perpétuel remaniement exige qu’on s’écoute dire et cela implique un détachement d’avec soi-même. Ainsi, Suzanne se montre double quand elle dit à Louis : « C’est étrange je voulais être heureuse et l’être avec toi et je te fais des reproches. » Par ailleurs, le détachement a lieu aussi avec les autres car la langue parle seule et les rares questions censées impliquer l’interlocuteur ne sont que de pure forme. Par exemple, Suzanne, qui parle beaucoup en prétendant être « proportionnellement silencieuse », essaie de faire réagir Louis avec de rares « comment est-ce qu’on dit ? » mais, face au mutisme de son frère, elle s’accommode de son silence et déroule son soliloque. Ainsi, le flux de paroles traduit un sentiment de solitude.

 

 

Notre réflexion permet de dire que les dialogues de Juste la fin du monde, alourdis par des répétitions et des longueurs, révèlent paradoxalement les idées et sentiments que les personnages sont incapables de formuler clairement. Brouillon et décousu, parfois poétique, parfois absurde, le langage est un personnage en soi qui apporte plus de révélations que les protagonistes eux-mêmes. Ces derniers trahissent leurs pensées en les traduisant par les mots ou, à l’image de Louis qui repart avec son secret, taisent leurs pensées. Mais la langue met au jour leurs sentiments et leur solitude. N’est-ce pas le tour de force de Lagarce, à savoir faire d’un langage trouble un langage transparent ?

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